La ballerine de givre

La nuit était tombée d’un coup, comme si le soleil s’était éteint. Presque aussi vite qu’une bougie que l’on souffle. Le froid régnait, et Margot grelottait sur le parvis gelé, se hâtant pour rentrer chez elle. Elle avait quitté son cours plus tard que d’habitude, si bien que sa mère devait l’attendre avec inquiétude. Son professeur de danse l’avait retenue plus que de raison, afin de lui faire travailler ce fameux double fouetté sur pointe qu’elle adorait, mais qu’elle avait du mal à réaliser depuis cette saleté de foulure à la cheville. Mademoiselle Rose était une ancienne ballerine, qui avait eu la chance de danser sur les plus grandes planches du monde. Elle aurait pu devenir étoile, mais hélas un accident de carriole avait brusquement mis fin à sa carrière : la jambe brisée en plusieurs endroits, elle avait passé plusieurs mois en convalescence. Grâce à l’intervention des plus éminents orthopédistes du pays, elle avait recouvré la mobilité de son membre, mais avait conservé une légère claudication : sa canne était devenue un support indispensable. Elle était maintenant un oiseau cloué au sol, qui enseignait avec passion son art aux élèves les plus prometteurs de l’académie des arts chorégraphiques, qui deviendrait en 1956 la fameuse « Royal Ballet School » de Londres. Mademoiselle Rose avait repéré Margot dès son entrée à l’école, trois ans plus tôt, et depuis, elle s’était employée à faire mûrir le talent qui sommeillait en la jeune fille, passionnée de danse classique depuis sa plus tendre enfance. Secrètement, elle espérait que Margot puisse parvenir là où elle avait échoué, car elle n’avait jamais eu d’élève plus douée, et surtout plus motivée. Ce soir, elle lui avait proposé de partir en direction de Paris, où elle avait des relations : elle avait correspondu avec le directeur de l’Opéra de Paris, qui lui avait proposé de rencontrer Margot. Lorsqu’elle le lui avait proposé cette dernière en aurait pleuré de joie : la seule chose qu’elle ait jamais voulu était de danser. Néanmoins, ce serait une rude bataille à mener avec ses parents, qu’elle adorait, mais qui ne la comprenaient pas. Tout ce qu’ils souhaitaient était de la voir mariée à un bon parti, comme sa sœur Marie, de cinq ans son aînée, qui s’était dégoté un jeune politicien prometteur, issu de l’une des plus vieilles familles londonienne. Bien qu’elle ne vive pas loin, ils ne la voyaient plus que rarement : Marie avait l’air heureuse en ménage, et un enfant était prévu pour l’été suivant. Pour l’instant, Monsieur et Madame Hemhook payaient les cours de Margot car ils en avaient largement les moyens, mais à ses dix-huit ans, ils comptaient bien lui faire prendre le même chemin que sa sœur. Mais ce n’était pas ce à quoi Margot aspirait, et elle savait que très bientôt, elle aurait un choix à faire : s’émanciper de l’attraction familiale pour vivre son rêve, ou obéir et souffrir en silence.

Les rues étaient quasiment désertes, et Margot n’était pas très rassurée. Elle aurait aimé que son père vienne la chercher : elle l’avait attendu à l’issue de son cours, mais il n’était pas venu. Comme d’habitude. Depuis quelques mois, il passait beaucoup de temps au pub, après une longue journée à la banque. Margot, du haut de ses dix-sept ans, n’était plus une enfant, bien que ses parents l’eussent toujours considéré comme telle : elle savait pertinemment les problèmes que le couple traversait depuis la perte de leur dernier né, un garçon à la santé fragile qui n’avait vécu que quelques jours. Sa mère, Lena, avait constamment les yeux rougis, et les murs épais de leur maison cossue n’arrivaient pas à étouffer les disputes qui éclataient parfois dans la chambre conjugale. Cette grossesse tardive avait été éprouvante pour la mère de famille, qui semblait avoir vieillie de vingt années en une. Devant leurs quatre enfants, ils essayaient de ne rien laisser paraître, néanmoins depuis le drame, la joie n’était pas réapparue sur le visage de Gregory Hemhook. Pourtant, ils avaient été une famille heureuse. Margot avait cessé de caresser l’espoir que la crise passe, car chacun de ses parents s’enfonçait dans son propre enfer sans tenter d’en sortir : Lena sombrait chaque jour davantage dans une dépression sinistre, tandis que la couperose envahissait le nez et les joues de son père, autrefois si beau.

C’est en ressassant ces idées qu’avançait Margot d’un pas vif afin d’essayer de se réchauffer, et de rentrer le plus vite possible à la maison. Son ombre se dessinait ici et là sur les façades lorsqu’elle entrait dans le halo de la lumière artificielle dispensée par les réverbères. Elle n’était plus très loin, et avait hâte de retrouver la  chaleur rassurante du bois crépitant dans l’âtre du salon : elle ne sentait presque plus le bout de ses doigts. En tournant dans sa rue, elle passa devant l’imposante maison de feu Madame Eloi, décédée l’année précédente. Bien que frigorifiée, la jeune fille ralentit le pas en captant quelques notes étouffées d’un gramophone essoufflé, qui semblait provenir de la maison, pourtant inhabitée depuis la mort de sa riche propriétaire. S’arrêtant, Margot jeta un œil de chaque côté de la rue : il n’y avait pas âme qui vive aux alentours, aussi décida-t-elle de s’approcher de la barrière en fer forgée, qui céda étonnamment sous la pression légère de la jeune fille. Elle pénétra dans le jardin et emprunta à pas hésitants le chemin qui menait à la maison. Elle repéra vite une lueur provenant d’une fenêtre au rez-de-chaussée. « Juste un coup d’œil et je rentre à la maison », se promit la jeune fille, qui savait qu’elle ne devait pas être là. Mais la curiosité fut la plus forte. Elle atteignit le rebord de la fenêtre, et regarda à l’intérieur.

Plus tard, bien plus tard, elle apprendrait que le morceau qui ferait basculer sa vie était le concerto pour violon en mi mineur de Félix Mendelssohn. Elle garderait un souvenir impérissable de cet instant. Quelques flocons de neige commencèrent à tomber, bientôt suivis par de plus gros. En quelques minutes, la neige tombait drue. Les trottoirs et les jardins se parèrent d’un manteau blanc immaculé. Pourtant Margot resta là longtemps, interdite, à contempler l’enlacement de deux corps nus et endormis, sur un divan. La poussière voletait devant la lampe au kérosène qui dispensait une douce lumière dans la pièce. La musique n’empêchait pas les amants de dormir paisiblement, dans les bras l’un de l’autre. La scène aurait pu être tendre et nourrir les fantasmes romantiques de Margot, si elle n’avait pas reconnu les deux personnes du tableau : son père, Gregory, et sa sœur, Marie. Interdite, Margot finit par s’arracher à cette vision qui lui donnait la nausée. Époussetant en vain la neige qui s’était accumulée sur ses épaules et dans ses cheveux toujours noués en un chignon serré duquel ne s’échappait aucun cheveu rebelle, elle rentra chez elle dans un état second, regardant sans le voir le trottoir scintillant de poudreuse, elle qui avait toujours adoré la neige.

Ce soir-là fut le dernier qu’elle passa chez elle : elle n’attendit pas le retour de son père, dont la seule pensée la dégoûtait. Respirant profondément pour se calmer, elle prépara sa malle de voyage, dans laquelle elle entassa toutes les affaires dont elle avait besoin. Elle récupéra une certaine somme d’argent dans le bureau de son père, sans scrupules. En avait-il à vivre dans le double péché de l’adultère et de l’inceste ? Au fond d’elle-même, Margot plaignit le cocu mari de sa sœur. Elle se doutait que l’enfant qui grandissait dans le ventre de Marie n’était pas celui de son époux. A cette pensée, elle laissa un mot, adressé à sa mère, en évidence sur la table de la cuisine. Elle y expliquait brièvement qu’elle s’en allait, sans donner de détails. Elle la rassura sur son avenir et sa destination, et l’exhorta simplement à se reprendre, en post-scriptum, pour son bien et celui de ses autres enfants. Après réflexion, elle écrivit également une missive à son père, qu’elle dissimula dans son secrétaire : en quelques mots, elle lui dit tout le dégoût qu’ils lui inspiraient, sa sœur et lui. Elle savait qu’il ne chercherait pas à la retrouver, par crainte du scandale. Sa tâche accomplie, elle contempla sa mère qui sommeillait dans un fauteuil, abrutie par les médicaments prescrits par les médecins pour soigner sa dépression. La chaleur maternelle de cette pauvre femme s’était éteinte avec son bébé. Margot l’embrassa tendrement sur la joue, respirant une dernière fois son parfum réconfortant. « Je t’aime, Maman, pardonne-moi de te laisser, mais je dois partir. Et tu devrais en faire autant ». La seule réponse qu’elle eut fut un soupir endormi. Margot monta à l’étage : dans la chambre d’enfants, elle rajusta les couvertures sur ses jeunes frères, une paire de jumeaux turbulents mais si attachants, qui dormaient profondément, la bouche ouverte. Elle regretterait ces petits monstres plein de vie, et espérait de tout cœur qu’ils s’en sortiraient sans encombre. Sans s’attarder une minute de plus, elle sortit de cette maison, à laquelle elle se sentait maintenant étrangère, et tourna le dos à son passé. De ce fait, elle se purgea du poison qui tuait sa famille à petit feu. Margot s’avança alors à la rencontre de son destin. Un destin qui l’attendait depuis qu’elle avait croisé le chemin de la danse. Un destin qui avait le visage de Mademoiselle Rose, et qui chantait à ses oreilles avec un doux accent français…

 

Texte soumis aux droits d’auteur. Toute représentation ou reproduction, intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur est illicite – Article L122-4 du Code de la Propriété Intellectuelle

 

via Les essais de Plume

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