Partir

“Je vais partir”.

Cette sentence ne cessait de retentir dans ma tête, comme un écho. Ces trois petits mots qui, séparément, ne voulaient rien dire, vrillaient mes tympans. Je sentais mes organes geler littéralement sur place, les uns après les autres, tandis que la vérité tentait de se frayer un chemin vers ma conscience à grand coups de griffes. Petit à petit, l’implacabilité de sa voix se répandait en moi, tel un venin. Je respirais à grand peine, sentant une vague de panique m’envahir inexorablement.

Partir ? Mais… où ça ? Et pourquoi ? C’est encore à cause de ces rumeurs débiles ? Tu sais très bien que nous sommes plus fortes que ça, et qu’ensemble, nous pouvons affronter toutes ces insultes, toute cette incompréhension…”. Je n’avais eu aucune intention de paraître désespérée, et je détestais la pointe suppliciante que je percevais dans ma voix. Mon regard plongea vers mes chaussures, tandis que j’essayais de retrouver une contenance. Étonnement, mes yeux restaient secs. De la fenêtre ouverte nous parvenaient, étouffés, les bruits continus des voitures qui roulaient sur l’avenue.

Emi se tenait là, assez loin de moi, à l’autre bout de la pièce, près de la porte comme si elle préparait une retraite en urgence. Emi, cette splendeur de la nature, avec ses yeux noirs, ses lèvres si douces, et son sweatshirt vert de l’université qui lui allait à ravir. Durant ces trois mois d’été, nous avions pu nous trouver, nous apprivoiser, nous aimer. A l’abris de tous. Mais depuis que les cours avaient repris, il était devenu compliqué de nous cacher. Si j’étais habituée à l’intolérance de mes pairs, ce n’était pas le cas d’Emi, qui avait très mal vécu son coming out. “Marie, tu sais très bien que c’est bien plus que ça, bien plus que des insultes. C’est vrai, je n’en peux plus de cette pression, de ces regards, de cette homophobie. De cette peur des gens quand ils me croisent et de leur haine alors que je ne les connais même pas. C’est comme si sur mon front était écrit : EMI LA LESBIENNE. Tu sais que tu comptes pour moi. Mais si je reste ici, si je reste avec toi… Je t’en pris, ne me rends pas la tâche plus difficile,” finit Emi dans un soupir. Son air désolé me fit mal.

“Tu veux réellement t’en aller ? Après tout ce qui s’est passé entre nous, tu veux vraiment… fuir ?” J’insistais sur ce mot, car elle savait fort bien qu’elle était en train de trahir notre histoire. D’ailleurs, mon interrogation tenait davantage de l’affirmation. Ma voix tremblait, et je m’en voulais de ne pas parvenir à maîtriser ces trémolos pathétiques.

“Ne le prends pas comme ça, Marie. Tu sais très bien qu’il ne s’agit ni de toi, ni de moi. Toute cette histoire nous dépasse, et je n’ai pas envie de rendre ma vie encore plus compliquée qu’elle ne l’est déjà. Ne te mets pas dans tous tes états, s’il-te-plaît. On mérite mieux que ça toutes les deux.”

Interdite, je levais les yeux vers elle. Ses yeux dardaient sur moi un regard lourd de sens, dans lequel je décernais une lueur étrange. De la pitié. Ce fut tellement bref que je doutais de l’avoir vraiment vue, mais toujours est-il que cela me fit l’effet d’un électrochoc.

“Alors c’est ça… Je te rends la vie compliquée. Très bien. Dans ce cas, sors de chez moi.” murmurais-je d’une voix que je ne reconnaissait pas, rauque et amère.

Après un dernier regard morne, elle s’en alla, claquant sèchement la porte derrière elle. Et je me retrouvais seule, en proie à une atroce douleur dans la poitrine. L’étau de l’abandon enserrait déjà mon cœur, mes poumons, mon foie. Il m’empêchait de reprendre mon souffle, si bien que je manquais de m’évanouir. Je me laissais tomber sur le fauteuil derrière moi, et plongeais ma tête dans mes mains, suffoquant. Les souvenirs de ces dernières semaines m’assaillaient. Je pensais avoir trouvé un semblant de bonheur, mais ce n’était à l’évidence qu’une étincelle qui avait furtivement éclairé ma vie. Une étincelle qu’Emi venait d’étouffer. Je me tenais là, intérieurement plus morte que vive, lorsqu’un énorme et effroyable crissement me fit relever la tête, presque aussitôt suivi d’un choc violent aux bruits de tôle froissée. Je me dirigeais lentement vers la fenêtre, d’où s’élevaient maintenant des cris horrifiés. Avant même de me pencher, je savais que ma vie ne serait plus jamais la même. Prenant sur moi, je jetais un regard sur le trottoir, deux étages plus bas. Un sanglot déchira ma gorge, lorsque je reconnus, au milieu de la foule qui affluait, une tâche verte allongée au milieu de la chaussée. Une tâche verte parée d’écarlate. De mes yeux, les larmes jaillirent. Enfin.

 

Texte écrit dans le cadre du défi « A vos claviers #5 » de l’Atelier Sous Les Feuilles.
Défi : texte contenant au moins dix mots finissant par le son « ir » (mots soulignés)

via Les essais de Plume

8 commentaires sur “Partir

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  1. Bon jour,
    Un texte d’une belle envergure où le drame se tisse en direct aux éléments des phrasés qui pénètrent crescendo comme des maléfices distillés en premiers couperets et le deuxième couperet fracture littéralement comme un deuxième coup de massue dont les organismes se tordent, se déforment, se plient des personnages à terre dans deux états différents dont l’un portera les stigmates à vie…
    Max-Louis

    J'aime

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