Coomhola

« La bruine avait cessé au petit matin, révélant l’herbe grasse et verdoyante des collines alentours. C’était une journée mitigée qui s’annonçait dans les collines de Mill Beg. Padraig, comme chaque matin depuis le début de l’été, conduisait le troupeau vers les hauteurs, où se trouvaient des monticules rocheux et escarpés, clairsemés de touffes de jeune luzerne dont les moutons raffolaient. Le ciel ne se dégagerait surement pas avant l’après-midi, s’ils avaient de la chance, mais le jeune homme n’en avait cure : il aimait cette météo capricieuse. Les monts qui s’étalaient à ses pieds avaient plusieurs centaines de milliers d’années. Les croyances locales aimaient à raconter que c’était là le berceau des géants qui, jadis, peuplaient l’île d’Irlande. Aujourd’hui, le vent et la pluie avaient érodé ces gigantesques masses rocheuses, qui restaient néanmoins impressionnantes. Une formidable et inextricable végétation les avaient envahies, revêtant leurs courbes d’un duvet tantôt émeraude, tantôt vert-de-gris, qui ondulait paresseusement à la moindre brise. Au delà de la vallée de Coomhola, qui s’étalait sur plus de mille hectares, se situait Bantry. C’était le village le plus proche : un hâvre de paix côtier, qui attirait un peu de monde en été, sans que cela ne le dénature. S’il arrivait de rencontrer des randonneurs chevronnés dans la vallée, la contrée était un peu trop sauvage pour l’oisiveté et le confort des vacanciers. La veine centrale de la vallée était l’imposante rivière qui la traversait, gonflée par une eau presque pure, filtrée durant des années par les roches, et chargée en minéraux. Profonde et rapide, elle était connue par les rafteurs du coin pour ses tourbillons traîtres.

Respirant à pleins poumons l’air saturé d’humidité de son enfance, Padraig se sentait enfin entier. Ces derniers mois avaient été éprouvants : il ne supportait plus Londres, où il avait décroché son doctorat en sciences agronomiques. Le bruit, l’air pollué, le rythme effréné d’une course contre la montre : ce cadre l’étouffait et il savait qu’il n’était pas fait pour la vie citadine. Lui se contentait de peu, et était heureux de tout. Néanmoins, il avait eu à coeur de rendre ses parents fiers de leur fils unique, eux qui avaient tant insisté sur son éducation et son ouverture au monde. Tous deux professeurs émérites, lui en histoire et elle en sociologie, ils avaient tout quitté pour étancher leur soif de grand air, et avaient repris la bergerie de l’arrière-grand père maternel de Padraig. Ils coulaient depuis des jours heureux, tout en continuant de temps à autre à dispenser cours et séminaires. Ils avaient voulu donner leur amour des sciences à leur fils, mais après des années passées loin de chez lui, ce dernier ne désirait qu’une chose, profiter pleinement de sa chance d’appartenir à cet écrin de verdure. C’était là qu’il avait grandi, c’était cette terre qu’il aimait, c’était là qu’était sa vie : dans ces pierres couvertes de mousse, dans ces collines couvertes de bruyère, dans ce silence troublé uniquement par le murmure du vent et le bêlement des moutons qui s’égaillaient, insouciants. Il resta là un moment, à s’imprégner des odeurs d’herbe mouillée, de pierres anciennes et d’humus, puis il tourna les talons pour rentrer à la maison, où il avait envie d’avancer sur le petit voilier sur lequel il travaillait depuis deux ans, lorsqu’il rentrait. Il emprunta le chemin en pente qui longeait les collines de Mill Beg, sifflotant gaiement. Le soleil avait enfin percé la masse nuageuse. Il nimbait la vallée d’or, se reflétant dans chaque goutte, chaque flaque, jusqu’à l’océan que l’on apercevait au delà des collines : bien qu’éblouissant, le spectacle était saisissant. Cependant, Padraig avisa au nord des cumulonimbus plus denses et plus sombres qui se rapprochaient rapidement. Il accéléra le pas, espérant échapper à l’averse diluvienne qui se préparait : la maison n’était plus qu’à quelques centaines de mètres de là, bâtie sur un promontoir qui surplombait la rivière.

Soudain, un choc retentit, quelques mètres en contrebas, là où la Coomhola passait. Le bruit stoppa aussi soudainement qu’il était apparu, suivi d’un bref et unique hurlement étouffé qui déchira le silence. Ce cri fit frémir Padraig, qui n’hésita qu’un bref instant avant de quitter le chemin pour rejoindre, par une voie de traverse, la route cahoteuse en contrebas, qui longeait le cours d’eau gonflé par les pluies de ces dernières semaines. Au pas de course, il dévala la pente raide. Perdant brièvement l’équilibre sur un terrier de lapin dissimulé il se rattrapa promptement et continua à dégringoler le plus vite possible vers le bas de la colline. Profitant de l’élan de la descente, il prit appuie sur la vieille barrière qui empêchait le bétail de se disperser sur la route, et sauta par dessus. Il atterrit souplement de l’autre côté. De là, il n’avait qu’une vingtaine de pas pour rejoindre la route, au delà de laquelle la rivière coulait furieusement. Haletant, son regard tomba immédiatement sur la tâche de tôle rouge qui perturbait le cours d’eau : la voiture s’enfonçait au deux tiers au milieu des flots. Avisant un vieux frêne, dont l’écorce arrachée laissait entrevoir le bois pâle du coeur de l’arbre, ainsi que des traces de roues dans la terre boueuse, il comprit de suite que la voiture avait fait une sortie de route. Ne faisant appel qu’à son instinct, Padraig remonta sur quelques dizaines de mètre le cours d’eau, et pénétra dans ses eaux tumultueuses, glaciales malgré la saison. Si la température de l’eau lui coupa le souffle lorsqu’il immergea ses jambes, il crut que ses organes allaient exploser lorsqu’il enfonça son torse sous l’eau. Néanmoins, s’armant de courage, il fit du courant son allié et parvint à rejoindre la voiture accidentée plus facilement que s’il avait dû lutter contre le courant. Il avait si froid qu’il lui semblait que des milliers d’aiguilles s’enfonçaient dans sa peau. Le courant le porta à proximité de la voiture, dont il saisit une poignée pour s’y arrimer. Il nota avec angoisse que l’eau arrivait au dessus du rétroviseur extérieur. Se rapprochant à la force des bras vers la carcasse de la voiture, il jeta un oeil à l’intérieur. La fenêtre conducteur était entrouverte : il tenta de parler à la passagère. Mais celle-ci avait visiblement perdu connaissance, et une énorme entaille sur son front inondait de sang le côté gauche de son visage, engluant des mèches de ses cheveux. Padraig s’arc-bouta sur la portière, mais l’impact avait froissé la tôle en cet endroit, condamnant l’ouverture. Il prit le parti de tester la portière passager, mais la force qu’il avait exercé sur l’habitacle avait dû déstabiliser la voiture, qui commença lentement à dériver, s’enfonçant un peu plus à chaque instant. Ne voulant pas céder à la panique, le jeune homme plongea, tâtonna au fond de l’eau à la recherche d’une pierre, et pria pour que la fenêtre cède sous ses coups. Après plusieurs tentatives, ralenties par la force de l’eau, il parvint à briser la fenêtre, ce qui eu pour conséquence de faire entrer de l’eau en grandes quantités dans la voiture. Celle-ci cessa peu à peu de bouger, mais Padraig s’inquiétait de sa tendance à s’enfoncer dans l’eau : il n’avait plus que quelques instants pour sortir la victime de la voiture. La jeune femme reprenait peu à peu ses esprits, et compris rapidement qu’il lui fallait sortir de là. Luttant contre la nausée qui allait et venait par vague, la tête lourde, elle eut l’esprit de détacher sa ceinture de sécurité. L’eau, très froide, engourdissait ses doigts, mais après plusieurs tentatives infructueuses, elle réussit à se défaire de cette sangle. Elle sortit tant bien que mal par la fenêtre de la voiture, aidée par Padraig qui s’entailla les avants-bras sur les morceaux de fenêtre brisée restés coincés dans la portière. Regagner la berge fut rude : la jeune femme avait épuisé toutes ses forces, et Padraig la soutenait tout en nageant, les empêchant tous les deux de couler. Enfin, il put empoigner l’herbe, et les issa tous les deux sur la rive de la Coomhola.

Ses avant-bras ne le faisaient pas encore souffrir, engourdis qu’ils étaient par la température de l’eau. A bout de souffle, Padraig repris pied dans la réalité lorsque la femme qu’il venait de secourir lui murmura un “merci” épuisé. Se redressant tant bien que mal, il scruta sa rescapée : ce n’était pas ce que l’on appelait une belle femme, mais elle était de ces personnes qui exercent sans le vouloir une attraction sur autrui. Électrisé, le jeune homme détourna ses yeux des siens pour examiner sa blessure. Sa plaie au front, profonde, n’était pas belle à voir, et c’est avec soulagement que Padraig entendit une sirène s’approcher : ses parents avaient dû voir l’accident depuis la maison, et prévenir les secours. Effleurant les cheveux poissés de sang de la jeune femme pour les ôter délicatement de sa blessure, Padraig sentit à peine les gouttes de pluie qu’il avait voulu éviter. »

 

NDLR : Les lieux sont réels (sud de la République d’Irlande, comté de Cork) mais les personnages et évènements sont fictifs.

Texte écrit le 16/03/2018 dans le cadre de l’Atelier d’écriture n°298 proposé par Bricabook.

Crédit Image : Brodie Vissers

via Les essais de Plume / ATELIER D’ECRITURE

13 commentaires sur “Coomhola

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    1. Merci beaucoup Marie, c’est un vrai compliment que j’apprécie 😀 L’Irlande ne laisse jamais personne insensible, plus qu’un pays c’est un accueil et un mode de vie magnifiques ! Depuis que je l’ai quittée, je n’ai qu’une envie : y retourner.

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  1. Tu nous as fait voyagé dans ce beau pays qu’est l’Irlande et tenu en haleine. Peut être le début d’une histoire plus longue…tu as de la matière et un style très agréable…ça vaudrait le coup d’essayer.

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    1. Haha Merci Valérie ! Les encouragements que je reçois depuis quelques temps, ici comme à la maison, me font vraiment chaud au coeur et me motivent ! Promis, je vais essayer.

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  2. Un écrit prenant, bien rythmé, qui se lit et se déroule sans contrainte, j’ai été absorbée par l’histoire qui nous promène au coeur de l’Irlande, et tous ces petits détails qui éclairent le récit, lecture très agréable, hâte à la suite …

    Aimé par 1 personne

    1. Merci de tout coeur pour tous ces compliments ! Nouveaux articles d’essais dans les jours à venir sur dnautres thèmes, mais je garde toutes vos idées dans un coin de ma tête 😀

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