Louve

Tapie à des centaines de lieux de la capitale, sa Louve, comme l’appelait Artoria Nor’Jilen, ouvrit les yeux. Elle resta allongée un moment, cherchant à maîtriser sa respiration saccadée. La fumée continuait de lui piquer les yeux, les cris d’agonie qui s’éteignaient dans un gargouillement ne cessaient de résonner dans sa tête, le souvenir de l’odeur métallique du sang lui soulevait le coeur, cependant que la douleur semblait encore lui cuire le dos. Une fois n’est pas coutume, ses rêves l’avaient à nouveau ramenée à cette nuit où elle avait tout perdu : son époux, la chair de sa chair, son foyer, son avenir. Enlevée à sa vie d’alors, Artoria l’avait torturée, privée de soins, de nourriture et de dignité pendant des semaines. Il l’avait utilisée comme cobaye humain, et à quels desseins ? Cette question, restée sans réponses, la tourmentait chaque fois qu’elle réussissait à trouver le sommeil. Toujours est-il qu’après des mois de supplice, elle avait été laissée pour morte dans un fossé, à l’extérieur de la citadelle. Sans forces ni possessions, elle s’était abandonnée à la volonté des dieux, mais la mort n’avait pas voulu d’elle. Entre chagrin et désespoir, elle avait puisé au plus profond d’elle-même, trouvant une volonté qu’elle ne soupçonnait pas posséder, ainsi que les ressources nécessaires pour se reconstruire. Elle se traîna loin de toute activité humaine, errant tel un fantôme, volant le peu de nourriture que sa mâchoire brisée lui permettait d’avaler. Elle s’était enfoncée en elle-même, dans des méandres qu’elle avait apprivoisés seule.  S’astreignant à une discipline de fer, elle avait peu à peu recouvré la santé, mais n’aurait certainement pu y parvenir sans l’aide d’êtres sauvages que le reste des Mauterres exécraient : les grands loups des Marches Grises. Loin d’être les garants de souffrance et les compagnons de la mort auxquels les croyances populaires les réduisaient, ils lui avaient témoigné amitié et sécurité. Finalement, le plus grand tribut qu’elle avait eu à payer de ces épreuves, c’était son humanité qui s’était peu à peu étiolée… douze ans plus tard, son esprit n’avait toujours pas trouvé la paix, et au-delà de réponses, il appelait à la vengeance.

 

Son regard jaune, qui lui valait en partie son surnom de Louve, balaya son antre sans vraiment la voir. Elle vivait seule, dans un endroit qui n’aurait convenu à aucun humain normalement constitué. L’endroit était étrange. Entièrement sous terre, il ne ressemblait à rien de connu dans les villes et les villages des Mauterres ; et de toute évidence, une personne de taille adulte n’aurait pu s’y tenir debout. C’était là sa tanière. La terre était retenue par d’énormes racines enchevêtrées, qui formaient de complexes entrelacs. L’atmosphère, chaude et humide, exhalait le bois, l’humus et les herbes médicinales, lesquelles séchaient la tête en bas, pendues au plafond bas et inégal. En fait d’une réelle demeure, la Louve avait choisi un refuge dans lequel elle se sentait à peu près en sécurité. Une ouverture unique débouchant à l’air libre, dissimulée par d’épais buissons, et des issues de secours qu’elle avait elle-même creusées s’enfonçaient sous la forêt. Elle avait pris le temps de l’adapter à ses besoins d’humaine, bien qu’elle se sente différente de cette race qui l’avait brisée. Au fond de l’abri, une source d’eau coulait en continu, drainée par les multiples racines qui se trouvaient là, filtrée par les mètres de roches et de terre qui séparaient l’abris de la surface. Elle en avait dévié une partie du cours, et elle avait creusé un bassin dans la pierre qui murait la partie ouest de la tanière, afin d’y aménager un bassin constamment rempli d’eau claire.

 

Secouant la tête comme pour chasser les dernières bribes de son cauchemar, la Louve rejeta ses couvertures de peaux et se leva d’un mouvement souple, entièrement nue. Personne n’était témoin des immenses cicatrices sombres qui zébraient sa peau, partant de  ses omoplates pour couvrir son dos, ses fesses et ses cuisses, jusqu’à ses mollets. Ces sillons de chairs cicatricielles, que l’on devinait profonds de par leur épaisseur, couraient le long de sa peau diaphane tels des serpents. La Louve se dirigea vers le bassin, dans lequel elle pénétra sans marquer de temps d’hésitation malgré la température glacée de l’eau. Avec un soupir d’aise, elle s’immergea en tailleur dans l’eau, laissant ses longs cheveux d’un blanc immaculé flotter à la surface.  De loin, on aurait pu la prendre pour un enfant tant elle était menue. Elle ne dépassait pas cinq pieds, ce qui lui était utile pour se déplacer silencieusement dans la forêt des Nurmads où elle vivait. Quiconque l’aurait croisé n’aurait su lui donner un âge. Son corps indiquait une femme d’âge moyen, peut-être trente ou quarante ans. Tout son corps était musclé. Ses cuisses évoquaient une coureuse, tandis que ses bras et son dos affichaient une pointure en maniement de l’arc et du couteau, comme en témoignaient les armes au murs, accrochées dans leurs fourreaux en cuir d’élan. Elle avait dû être belle autrefois, mais la froideur et l’inépuisable soif de vengeance que l’on pouvait lire dans son regard faisait état de sa dangerosité plus sûrement qu’une pancarte. La Louve fit jouer ses muscles en se savonnant avec du sable, et grimaça lorsqu’elle arriva sur son torse : sa côte brisée la semaine précédente commençait à se ressouder, mais l’ecchymose tournant au verdâtre la faisait encore tressaillir à la moindre pression. Elle abrégea ses ablutions, sortit du bassin, et laissa l’eau ruisseler le long de son corps avant de se vêtir. Elle noua ses cheveux à l’aide d’une longue lanière de cuir, qu’elle orna d’une plume de corneille, seul apparat qu’elle s’autorisait. Elle choisit ensuite avec soin un arc de d’orme sculpté, deux poignards qu’elle dissimula le long de ses bottes, et attacha son carquois remplis de flèches empoisonnées. Sans hésitations, elle se saisit également d’une rapière et d’un sac qu’elle avait préparé la veille, et qui contenait des vivres, des couvertures, un silex, de la graisse d’ours, une bourse remplie d’or et des rechanges. Elle en était à enfiler ses gants lorsqu’un grognement sourd retentit à l’entrée de la tanière. Non surprise, la Louve répondit par un grognement similaire, et le peu de lumière qui parvenait jusque là fut bloquée par un énorme loup qui s’assit à l’entrée. Ses immenses yeux jaunes luisaient presque aussi fort que ses crocs.

 

Lorsqu’elle eut vérifié une dernière fois l’attache de ses armes, elle ajusta sa cape doublée, en rabattit le capuchon et saisit la fourrure du loup pour se hisser sur son dos. L’animal ne broncha pas, et attendit qu’elle se soit installée à son aise avant de sortir de la tanière, et de s’enfoncer dans les bois couverts par les premières neiges de l’hiver. Elle y avait laissé une côte, mais les renseignements qu’elle avait obtenu la semaine précédente, avant d’abattre les trois bretteurs royaux qui bivouaquaient sereinement à l’orée de la forêt, valaient bien cela. Douze longues années auparavant, Artoria Nor’Jilen, haut seigneur des Mauterres, lui avait tout enlevé. Elle était devenue sa chose, il l’avait brisée à l’intérieur comme à l’extérieur, mais elle avait survécu. Et y avait trouvé son salut car, en l’endommageant de la sorte, son bourreau avait, sans le vouloir ni même le prévoir, libéré un pouvoir ancien qui coulait maintenant dans ses veines, se mêlant à son sang et imprégnant ses tissus. Une force dévastatrice qu’elle cultivait et pouvait à tout moment faire jaillir, la laissant de moins en moins éreintée. D’ici peu, celui qui avait cru pouvoir la contrôler en payerait le prix fort, ou elle mourrait. L’un ou l’autre serait dans tous les cas un soulagement. Les mains empoignant les poils du loup géant, celle que l’on connaissait autrefois sous le nom d’Eria Lauch avait enfin trouvé de quoi étancher sa soif de vengeance, et un sourire mauvais forgé par des années de solitude et d’entraînement implacable s’étira sur ses lèvres : c’était une promesse de mort qu’elle adressait à des dieux en lesquels elle ne croyait plus depuis longtemps.

 

Texte écrit dans le cadre de l’atelier n°2 « SUPER HERO / SUPER HEROÏNE » de CHLOÉ PAQUET.

Correction réalisée par Morgane LE PEUTREC, traductrice littéraire.

Crédit Image : Tokkoro

 

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