Suttar

Il est vrai que la vie n’avait pas été tendre avec Suttar. Malgré sa peau pâle, il était originaire du lointain sud, et plus particulièrement de Jouhar, la capitale de Kantara. Dernier né d’un père alcoolique et d’une mère aux mœurs légères, qui donnaient à leurs neuf enfants plus de coups que d’amour, il avait pris le pli de ne pas se faire remarquer, dès tout bébé. Il ne pleurait pas, ne montrant qu’un intéressement peu enfantin à toute chose qui se déroulait autour de lui. En grandissant, il n’avait pu éviter les affrontements avec ses frères et sœurs : les minots n’étaient pas tendres entre eux, mais ils s’étaient comme qui dirait ligués contre le vilain petit canard. Ils se moquaient de lui, de son faciès ingrat. Une bouche de trop à nourrir, avait l’habitude de dire son père. Pardis ! C’est vrai que cet enfant était des plus laids : chétif, avec des petits yeux humides, l’un bleu et l’autre noir, des cheveux maronnasses fins et clairsemés, des oreilles décollées exemptes de lobe et un nez aussi pointu que tordu. Il semblait davantage tenir du rat que de l’homme et, à l’image du rongeur, véritable fléau de la capitale de Kantara, il était indésirable ; aussi avait-il apprit très tôt à se rendre quasi-invisible. Dans l’ombre, il ne mit pas longtemps à saisir qu’un adulte était prêt à payer le prix fort pour qu’un secret le demeure, mais qu’il était prêt à payer encore plus pour connaître ceux du voisin. Avec son instinct de fouine et son intelligence, il ne lui fut pas difficile de devenir un expert dans l’art de la manipulation, ce qui lui avait permis d’obtenir une certaine sérénité vis-à-vis de sa famille.
Il avait pour habitude de se réfugier dans le septuaire de la ville. L’ecclésiaste, père Hys l’avait pris sous son aile, tout d’abord par pitié. Ce faisant, il s’était vite rendu compte du potentiel de l’enfant, et l’avait initié aux lettres et aux chiffres. Grâce à cette éducation inespérée, dont la plupart des enfants de basse extraction ne pouvait bénéficier, Suttar acquis d’incroyables connaissances sur le monde qui l’entourait et l’histoire de ses peuples. A treize ans, il était capable de converser sur le déséquilibre politique et militaire du royaume avec l’aisance d’un émissaire royal. Il avait de plus adopté une délicate façon de s’exprimer : de sa voix d’alto, il détachait chaque syllabe et n’élevait jamais la voix plus haut qu’un murmure. Si à l’époque, cela aurait pu passer pour de la timidité, ses intonations prenaient aujourd’hui  des airs de menaces à peine voilées.
Une fois jeune homme, Suttar avait rapidement grimpé les échelons de l’ordre des Abjurateurs. Au sein de cette communauté fermée de nécromanciens, il avait pu développer son goût pour les secrets, y ajoutant la saveur exquise de l’ancien pouvoir, une magie ancienne presque oubliée de tous, et associée au mauvais oeil.

Le chancelier des Lys ne connaissait pas la suite de l’histoire de l’homme avec qui il s’entretenait depuis plus d’une heure maintenant, et encore que le peu qu’il savait provenait de chuchotements aux coins des couloirs. En revanche, il savait juger de la nature d’un homme, et Suttar était loin du garçon chétif qu’il avait été. “Dangereux” était la première pensée que le chancelier avait eu en voyant apparaître son nouveau bras-droit, imposé par la Cour des Cents. Cents seigneurs des environs qui le laissaient gouverner la ville, en échange d’un brin de pouvoir. Cents seigneurs qui souhaitaient le voir tomber. Cents cerveaux qui s’étaient apparemment laissés bernés par un seul homme, qui se tenait bien droit devant lui, l’air tranquille.

“Monseigneur des Lys, il serait dans votre intérêt que vous vous accommodiez de moi. Je n’ai cure des Cents, et je sais que ma présence n’est, pour vous, que gage de votre prochain déclin. Mais je puis vous assurer que ce qui se dit de moi est loin de me rendre justice. Les Cents m’ont proposés à vous car ils pensent que je convoite le trône, et que je serai le premier à vous faire tomber. Ils n’auraient pu être davantage dans l’erreur, ces cochons de grande campagne. Permettez de vous conseiller, je vous assure que la couronne sera vôtre encore longtemps. Il me semble que votre fils entre dans sa cinquième année ? Que diriez-vous de lui assurer un avenir, un avenir couvert de gloire, un avenir de prince, un avenir de roi ?” susurra-t-il au chancelier.

“Votre allégeance est plus que tentante, répondit le chancelier en hésitant, un verre de vin coupé à l’eau à la main. Si vous ne souhaitez ni gloire, ni or, quel est votre prix ?”

“Je ne désire rien d’autre que de pouvoir fonder, ici-même, au coeur de votre puissante citée, le premier institut des Abjurateurs : un endroit ouvert à qui montrera des aptitudes particulières, à qui saura ouvrir son cœur et son esprit aux sept Dieux, à qui aura de l’ancien pouvoir dans les veines. Voyez, nous sommes la plus grande confrérie que les cieux aient créés depuis cinq mille ans et pourtant nous connaissons le déclin, les gens ayant peur de nous, ils n’ont pas conscience de notre grandeur et du fait que nous œuvrons dans l’ombre pour leur assurer protection et liberté. Si vous nous appuyez, je puis vous assurer notre soutien sans failles : les Cents se verront réduire à néant,” murmura Suttar, un léger sourire engageant suspendu aux lèvres.

Texte écrit dans la cadre de l’atelier d’écriture de CP-Writing 🙂

via Les essais de Plume / ATELIER D’ECRITURE

2 commentaires sur “Suttar

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