Emancipation

Lorsque Pharaon eut laissé partir le peuple, Dieu ne lui fit pas prendre la route du pays des Philistins, bien qu’elle fût plus proche, car Dieu s’était dit qu’à la vue des combats le peuple pourrait se repentir et retourner en Égypte.”

Maël referma le livre d’un geste sec. Sa grand-mère, très pieuse, l’obligeait tous les jours à lire la Bible une heure avant le souper, mais ce soir, le culte de latrie lui semblait impossible. C’était un jeune homme aux traits fins et réguliers, avec de bonnes manières, mais ses idées frivoles de liberté et d’égalité effrayaient ses grands-parents, qui l’élevaient depuis le décès brutal de leur fils et de leur brue, huit ans auparavant. Tant bien que mal, ils tentaient de le ramener dans le droit chemin, et certainement qu’en surface, cela devait fonctionner. On pouvait faire confiance aux anciens pour cela. Pourtant, le jeune homme se sentait de plus en plus touché d’acatalepsie face aux sermons du père Lucas le dimanche à la chapelle du village, et il se demandait pourquoi l’on devait rendre hommage à un être dont on ne pouvait prouver l’existence, pour le repas confectionné avec leurs propres mains, leurs propres ressources. Il trouvait très cruel de la part de Dieu de ne pas avoir laissé la chance à son peuple brimé de prendre un peu de temps pour se reconstruire, quitte à ne regagner l’Egypte qu’après avoir recouvré ses forces et son énergie. Il trouvait injuste que ce même Dieu l’ait privé de ses parents qu’il adorait, même si ses grands-parents étaient des gens tout à fait aimants et charmants.

Maël se trouvait dehors, et profitait pour une fois des derniers rayons de soleil avant que ceux-ci ne disparaissent, engloutis par les flots. L’été s’étirait, cette année, et l’arrière saison en Armorique était douce. Les quelques nuages qui flottaient paresseusement dans le ciel se teintaient de rose et d’orange, rappelant au jeune homme l’aragonite que lui avait un jour ramené son père, marchand itinérant, d’un voyage aux Indes. Nostalgique, il repensa aux mois difficiles qui avaient suivi la perte de ses parents dans une tempête, lors d’un voyage en Orient durant lequel ils l’avaient confié à ses grand-parents. Fils unique, il n’avait alors que dix ans, et le traumatisme psychologique lorsque la missive leur était parvenue, quatre mois après le naufrage, l’avait plongé dans un état pithiatique tel que le médecin ne lui donnait que peu d’espoir d’en réchapper. Pourtant, il s’était accrochée à la vie, et malgré une aphasie et une sévère perte de poids, il avait peu à peu retrouvé le goût de vivre, et la santé. Il pensait au fond de lui que rien n’aurait été possible sans l’amour inconditionnel de Pat, le gros dogue allemand, et Virusia, le gros matou affalé à l’heure actuelle sur les pierres chaudes de la terrasse. Aujourd’hui, Maël considérait son avenir avec une force de battant. Il se sentait l’âme d’un halicte, ces petites abeilles solitaires très résistantes : malgré tout ce que ses grands-parents diraient, rien ne l’empêcherait de suivre sa voie. La lettre de l’Université de Paris, dissimulée dans la poche pectorale de sa chemise de chanvre, semblait chauffer sa peau contre son torse. Les mots qui y étaient inscrits l’avaient transporté :

“Monsieur, J’ai l’immense honneur de vous annoncer que votre candidature nous a particulièrement interpellés, et que nous avons décidé de vous accueillir parmi nous dès le mois de Septembre. Vous aurez le privilège d’étudier aux côtés des plus grands éthologues et entomologues de notre temps. Veuillez prendre connaissance des dispositions suivantes mises en oeuvre pour le bon déroulé de votre venue. Avec mon entière dévotion, je vous prie, cher Monsieur, de nous faire parvenir au plus vite votre réponse, par télégraphe.”  

La signature du président de l’Université, et le cachet de cire qu’il avait dû briser, attestait son originalité : les économies de ses parents seraient siennes d’ici quelques mois, à son dix-huitième anniversaire. Très bon élève, il était major de sa promotion au sein du lycée de Rennes, où il était pensionnaire et venait de terminer son cycle. Malgré cela, il savait que ses grands-parents voudraient tout de même le garder avec eux : il leur était d’une grande aide, ne serait-ce que pour les labours du mois d’août. Il n’avait rien dévoilé à personne de ses intentions de rejoindre la capitale pour y entamer des études scientifiques, et avait secrètement espoir de devenir le contemporain et équivalent français d’un certain Charles Darwin, alors revenu depuis peu d’un voyage de cinq ans à travers le monde. Si tout se déroulait comme il l’avait prévu, il pourrait mener la vie dont il rêvait, devenir naturaliste, et voyager loin de sa Bretagne natale. Finie la religion en laquelle il ne croyait que pour faire plaisir à ses aïeux. Il savait que ferait de la peine à sa grand-mère en particulier, et il ne se faisait pas d’illusions : lui-même aurait le cœur brisé. Il leur devait tant… mais, il était temps pour lui de vivre sa propre vie, et d’essayer de réaliser son rêve.

 

Essai écrit dans le cadre de l’exercice n°5, Halicte toi-même !, de Chloé Paquet, que vous pouvez retrouver sur le blog CP-Writing, et à qui je dis un grand merci pour ses thèmes toujours très inspirants et ses petites publicités à chacune de mes participations ! En plus, on apprend plein de nouveau vocabulaire… :p Retrouvez également sa page Facebook et son profil Insta 🙂

Le but du challenge était cette fois de caser des mots de type plutôt inconnus dans mon texte, tout en racontant une histoire plus ou moins cohérente : 

  • Halicte : Insecte hyménoptère voisin de l’abeille, de couleur grise ou rousse, et vivant en sociétés dans des nids souterrains.
  • Philistin : Peuple, sans doute originaire de Crète, venu s’établir sur le littoral cananéen lors des grandes migrations des Peuples de la mer, et qui fut au xiieet au xies. avant l’ère chrétienne l’ennemi par excellence d’Israël avant d’en devenir tributaire sous le règne de David.
  • Aragonite : Carbonate de calcium naturel, cristallisé dans le système prismatique rectangulaire donnant une fluorescence rose, et pouvant être utilisé comme pigment.
  • Pithiatique : Ensemble des troubles fonctionnels qui apparaissent sans cause organique soit par suggestion soit sous l’influence d’un traumatisme affectif et qui sont guérissables par la persuasion.
  • Latrie : Culte de latrie. Service ou culte d’adoration rendu à Dieu.
  • Acatalepsie : Maladie qui attaque le cerveau, et ôte à celui qui en est attaqué la faculté de comprendre une chose, de suivre un raisonnement.

Source des définitions : http://www.cnrtl.fr 

© Photo / DR – https://www.pantheonsorbonne.fr

via Les essais de Plume / ATELIER D’ECRITURE

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