Versailles, 1663

28 Avril 1663, jardins de Versailles

“Voyez comme s’enroulent les haies de buis de Chine… J’ai bon espoir qu’ils atteignent deux fois la taille d’un homme d’ici le solstice d’été. Le Roi est friand de distractions, même si sa condition ne lui permet pas d’en jouir autant qu’il le voudrait, aussi je suis là pour lui rendre la vue, si je ne puis la vie, plus belle.”

Cela faisait plus de deux heures que arpentions les allées du château le plus en vogue de l’époque. André Le Nôtre, un homme calme et pensif, dans la fleur de l’âge et relativement réservé en société, se montrait d’un enthousiasme sans pareil qui allait crescendo au fur et à mesure que nous foulions les sols soignés, tantôt dallés, tantôt sablés, des innombrables chemins fendant les jardins du château.

J’étais arrivé dans le Paris de 1663 plusieurs mois auparavant. Cette fois-ci, j’avais été missionné par quelque héritier de la couronne française que je ne connaissais ni d’Eve, ni d’Adam. Dans notre époque réelle, mon aura avait traversé bien des pays, et ce bon Monsieur mon client, résidant quelque part en Californie, avait absolument tenu à rester anonyme.

“Bonjour, vous êtes bien chez la société ATLET, “Au Travers Les Espace-Temps”, entreprise privé de temporospacioinvestigations. Que puis-je pour vous ?

– Monsieur Henri, bonjour. Vous ne me connaissez pas, et ne tenez pas à me connaître, mais j’ai une affaire pour vous. Vous ne regretterez pas notre collaboration : entre renommée et petit pactole, vous vous y retrouverez, j’en suis certain… Tout ce que vous devez savoir est dans le fichier que vous venez de recevoir sur votre boite mail. Je compte sur vous.”

Biiiiiip, biiiiip, biiiiip.

Maintenant, à moi de jouer. Un Sherlock Holmes avec une machine à voyager dans le temps ? Oui, cela me sied. Et je suis plutôt bon. Voire très bon. Charismatique et acharné, avenant et pas laid à regarder, je fais sensation dans ma profession. Attention, j’adore mon métier, qui allie ma fascination pour l’histoire et mon amour des investigations… mais quand la passion paye le loyer, c’est bien, et quand la nature vous dote de telles qualités, c’est mieux ! Connaître des secrets d’histoire conduit les gens à vous faire confiance, car qui détient la connaissance, détient le pouvoir. Et les gens m’accordent en général facilement leur confiance, quelque soit l’époque où je me transporte, pour peu que je sois de bonne compagnie…

Toujours est-il que j’avais trouvé dans le fameux fichier tout un tas d’informations et de directives. Un mail de mon compte bancaire m’informa que celui-ci s’était enrichi d’une belle somme. Et voilà… voilà comment je me suis retrouvé à la recherche d’une énième maîtresse de Louis XIV, inconnue des historiens, et avec qui il aurait eu une liaison et un enfant illégitime, caché de tous… dont mon client serait l’héritier. Habitué des voyages spatio-temporels depuis plusieurs années maintenant, je n’avais eu aucun mal à m’immiscer au sein du château, et de la vie de ses habitants. On prend vite les habitudes de son époque, il paraît, et j’en étais l’exemple même. J’avais pris la précaution de me vêtir richement, de ses costumes d’époque horriblement cher que l’on fabriquait pour des tournages de films d’époque, et j’avais “emprunté” une rapière à mon frère et ami, passionné d’armes anciennes. Bien évidemment, je m’étais renseigné, et me faisait pour l’heure passer pour le duc Henri de la Bardiera. Nouvellement admis dans les hautes sphères, j’étais un soit-disant lointain parent du cardinal Mazarin, grand ami du roi disparu en 1661… qui ne pourrait donc pas contester notre lien de parenté inexistant, et si d’aventures des soupçons sur mon honnêteté se levaient, je serais parti depuis bien longtemps, avant que n’arrivent des représentants italiens. Les gens n’y voyaient généralement que du feu, depuis que j’avais travaillé mon parler. J’étais logé dans une annexe du château, réservé aux invités de passage.

Mais le fait est que je n’avais rien trouvé qui vaille le coup. J’épuisais peu à peu l’acompte de mon client, que j’avais avant de partir transformé en monnaie d’époque (quand on connaît les bonnes personnes, il est facile de se fondre dans le décor de son choix…), et je perdais tous les jours un peu plus espoir.

Finalement, alors que je pataugeais dans cette histoire, perdu entre toutes les maîtresses de plus ou moins haute extraction qu’avait pu avoir notre bon vieux roi-soleil, j’avais eu vent de bruits de couloirs… Destinés à s’envoler avec le vent, ils s’étaient toutefois glissés jusqu’à moi, coulant dans mon conduit auditif, imprimant un message dans mon cerveau et un espoir dans mon cœur. “Les jardins sont les lieux de tous les secrets, car les seuls témoins qui y vivent ne peuvent pas parler…”. Après tout, j’étais payé à la quantité d’informations de qualité que je pouvais glaner. Je m’étais donc lié d’amitié avec le célèbre et estimé Bonhomme Le Nôtre, que j’appréciais et respectais de plus en plus au fil des jours. Je  venais d’arriver à Versailles : c’était un voyage qui n’aurait pris qu’une trentaine de minutes à notre époque, mais qui là m’avait pris presque une journée entière. André Le Nôtre, qui m’avait accueilli à bras ouvert et me faisait maintenant visiter les fameux jardins en construction, dont une partie était déjà terminée.

Le temps que je vous raconte tout cela, mon interlocuteur nous avait conduit près de l’entrée du labyrinthe du Roi, en train de pousser. L’immensité de la chose me laissa bouche-bée. Il était véritablement splendide : les haies m’arrivaient à la taille, aussi je pouvais voir, presque à perte de vue, l’étendue du défi qu’André Le Nôtre, jardinier du Roi, avait relevé. Plus de trente superbes fontaines ornaient les angles des couloirs, des bancs de pierre sculptés apparaissaient ci et là. Je sentais des effluves de roses, les fragrances du printemps bien heureux qui arrivaient, dans un air encore frais, mais vivifiant. Machinalement, je me penchais pour cueillir une jeune et délicate fleur jaune pâle. En me redressant, je remis machinalement de l’ordre dans ma tenue, rentrait le pendentif que mon grand-père m’avait légué et qui s’était échappé de mon col, et glissait la rose dans le fleuron de ma rapière.

Voici mon oeuvre, murmura Le Nôtre, les yeux brillants.

Et bien, mon cher, vous pouvez être fier de vous. Le Roi ne pourra qu’admirer ce superbe ouvrage je vous assure. Voudriez-vous un peu de… ? proposais-je en désignant la bouteille d’un vin de champagne exquis que j’avais transporté, et dont le sommelier de Versailles m’avait gracieusement fait don après notre discussion d’hier.

– Avec plaisir, répondit le jardinier en me tendant sa coupe de cristal, vide. Je sais que le Roi appréciera, bien que cela ne soit pour lui que l’amusement d’un instant. Ses courtisans en profiteront bien plus que lui, hélas. Du lard donné aux cochons…”

Sur ce, il vida la coupelle dans laquelle le liquide ambré pétillait gaiement.

Le Roi n’est-il pas supposé prendre du repos, suite à sa dernière crise ? questionnais-je.

Vous savez, Henri, le Roi a toujours été vaillant. De peu de santé, mais il s’en est toujours sorti. C’est un véritable miraculé. D’autant pensent que le Christ ressuscité le tient pour réceptacle. Je n’en crois rien, le Roi est divin, mais le Roi reste un homme, un homme bon et honnête, mais un homme avec ses travers et ses petits défauts.

Des défauts ? Je n’en crois rien, » lui répondis-je, piqué par une curiosité que je réfrénais. “N’oublies pas, me disait mon grand-père. Tout vient à point à qui sait attendre, ET provoquer sa chance…”.

Le Nôtre me répondit alors en riant : « Oh, vous ne l’avez encore jamais rencontré, jeune homme, aussi mettrais-je votre ignorance sur le compte de l’insouciance. Néanmoins, vous m’avez montré un grand sens de la déduction, et je puis croire que la confiance que je vais placer en vous ne saurais me causer quelques torts…”.

Son intonation fluctua, pour prendre un accent de question. Après tout, il était vrai que cela ne lui causerait aucun tort, puisque tout ce qu’il me dévoilerait sur l’heure ne concernerait qu’un homme, de presque 800 ans son cadet.

“Vous savez bien que notre bon Roi n’honore pas que sa Reine, ce n’est un secret pour personne. Et bien qu’il n’ait jamais rechigné à présenter ses innombrables maîtresses au monde entier, il est une rose qu’il chérit plus que toute autre. C’est une romance, un amour impossible, et je ne suis pas certain que nous puissions compter quatre personnes en ce monde qui en sache quelque chose.

– Pourquoi m’en parler dans ce cas ? demandais-je, quelque peu suspicieux, et loin de deviner que mon enquête allait prendre fin d’ici quelques minutes.

Mon ami, je n’ai pas pour habitude que de trahir mes amis, et encore moins mon roi. Néanmoins, si je ne me trompe pas sur vous, ce que je vais vous révéler ne me portera pas préjudice, en tous cas, pas dans ma vie actuelle. Voyez ce que vous êtes venu chercher, mon jeune ami”, me répondit André d’un air entendu, un sourire en coin.

D’un pas vif, il s’engagea dans le labyrinthe, m’obligeant presque à courir pour le rattraper. Le créateur connaît son oeuvre, cela était bien vrai car pas une seule fois il n’hésita sur le chemin à emprunter pour arriver au centre, ce qui nous pris quelques vingt minutes. Rouge et essoufflé, je peinais à reprendre mon souffle lorsque mon ami se plaça au centre exact de la rosace représentée au sol, et qui symbolisait le coeur même du labyrinthe. “Viens, mon ami, place toi avec moi au centre du royaume”. Je rejoignais, intrigué au possible, André au centre de la rosace. Du bout du pied, Le Nôtre appuya précisément sur certaines pierres, selon un schéma complexe que je n’eus pas le temps de mémoriser. Aussitôt, le sol se mis à s’enfoncer dans la terre. Nos pieds furent engloutis dans la pénombre, puis nos genoux, nos cuisses, nos torses, jusqu’à nos tête. La lumière s’éloigna quelque temps, pour s’éteindre lorsqu’une nouvelle rosace se mis en place au dessus de nous, dissimulant le trou comme s’il n’y en avait jamais eu. Lorsque notre plateforme s’immobilisa tout à coup, mes genoux ployèrent brièvement. Des torches brûlaient, dévoilant une sorte de crypte, assez basse et taillée à même la roche. Un mélange d’odeurs diverses m’assaillit : de la pierre, de l’humus, et quelque chose de plus mystique, l’odeur caractéristique des églises de ce siècle. De l’encens ou de la myrrhe, peut-être. Mes yeux s’habituant à la pénombre ambiante, les murs dévoilèrent un complexe et formidable système de cordes et de poulies, mais hormis ce détail, on se serait vraiment cru dans un tombeau.

“Mais… Qu’est-ce donc ? demandais-je du bout des lèvres, bien que nous soyons seuls dans la crypte. Ma voix résonna dans la pièce immense, au fond de laquelle un hôtel de marbre reposait.

D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais parlé de ce bijou. Celui que tu portes autour du coup, précisa-t-il devant mon air interrogateur. Jamais, à qui que ce soit, excepté à une personne. J’avais vingt ans à peine la dernière fois que je l’ai vu, et je ne pensais pas avoir la chance de le revoir à nouveau… conta le maître jardinier en sortant délicatement mon pendentif de ma chemise, l’air soudain ailleurs. Je sais qui tu es, jeune Henri, fils de Renée Gicq. Ta mère m’a déjà rendu visite : c’est moi qui lui ai donné ce collier. Elle était à l’époque à le recherche d’un homme, avec un drôle de masque en fer. Sais-tu si elle l’a trouvé ?

– Heu, il me semble, oui.” répondis-je, décontenancé et perplexe de la tournure que prenait la situation.

Ma mère m’avait élevé seule, et c’était une femme tout ce qu’il y a de plus normal : je ne savais pas qu’elle avait elle aussi voyagé dans le temps.

“J’étais bien plus beau alors, plaisanta André. Renée était splendide elle aussi, et bien que nous n’ayons eu que peu de temps ensemble, j’en garde un souvenir éternel. Tu lui ressembles beaucoup, et j’ai longtemps hésité, en te rencontrant. J’avais un pressentiment, qui s’est révélé exact lorsque j’ai vu ce pendentif. Bon sang, je suis content que tu m’aies trouvé ! Mais nous parlerons de tout cela après. Où sommes-nous ? Dans la crypte de Catherine. Seul le roi et moi-même sommes, à ce jour, au courant de son existence : il a malheureusement fait exécuter tous les hommes ayant participé de près ou de loin à sa construction mais me tient apparemment en trop haute estime pour croire que je puisse le trahir. Surement mon antipathie envers les cancans de la société et les affres du pouvoir. Enfin, quoi qu’il en soit, tu te trouves dans le lieu qui abrite le secret le mieux gardé du Roi. Vois-tu, ce que l’on ignore ne peut faire du mal à personne. Ce n’est un secret pour personne que le mariage de Louis avec Marie-Thérèse d’Autriche lui ait été imposé par Mazarin. Bien sur, en homme de pouvoir, Louis s’est empressé de faire honneur à cette union. Ce que les gens ont oublié, c’est qu’avant cela, notre bon Roi avait été promis à une autre dame, Catherine de Bragance, princesse du Portugal. Mazarin a trahi la promesse de mariage entre les deux jeunes gens. Mais Louis avait eu le temps de se prendre de passion pour Catherine, passion qui fut réciproque. Ils ne se voient que très peu, Catherine étant maintenant l’épouse de ce cher Charles II, roi d’Angleterre, continua André avec amertume. Mais toujours est-il que leur amour perdure toujours. Tu trouveras ici un hôtel dédié à cet amour, consommé et aujourd’hui impossible.”

Je ne savais comment réagir. Toujours un peu sous le choc qu’André ait connu ma mère, et qu’il puisse potentiellement être le père que je n’avais jamais eu, je prenais peu à peu l’ampleur de l’information qu’il venait de me confier.

“Consommé ? Tu veux dire qu’ils se sont…

Mariés ? Oui tout à fait, affirma Le Nôtre. L’officiant est depuis mort et enterré. Défaillance du cœur l’année dernière. Mais oui, Louis est le premier et seul époux devant Dieu de l’actuelle reine d’Angleterre. Tu sais par ailleurs que le couple royal a eu un enfant sitôt le mariage prononcé… Et bien, je ne suis pas médisant pour un sous, mais je peux t’assurer que ce petit a plus de sang françois qu’anglois.

Le mariage de Louis et Marie-Thérèse serait donc impie, et condamnable si cette information venait à sourdre dans des oreilles mal intentionnées… réalisais-je alors. André, je te remercie de la confiance que tu viens de placer en moi.

Oh, de rien mon petit. Tu ressemble tellement à ta mère, comment ne l’ai-je pas vu plus tôt ! Même sa façon de te mouvoir lui ressemble. Viens. Cet endroit a beau être magnifique, il me donne des frissons. Sortons d’ici, j’ai encore beaucoup de choses à te raconter avant que tu ne retournes vers le futur…”

Petite fiction écrite en m’inspirant de la consigne de CP Writing, « Une rencontre historique ». L’histoire ne se limite pas à un dialogue, mais tant que j’avais de l’inspiration… ! J’espère que vous avez apprécié ce moment passé avec André Le Nôtre, qui fut jardinier du roi et qui, entre autres, fut chargé des jardin de Versailles et Chantilly. See you soon !

 


Crédit images :

Dessin des jardins de Versailles (en-tête d’article) réalisé par Jean Delagrive (1746)

Portrait d’André Le Nôtre 1680 par Carlo Maratta (1640)

Le labyrinthe de Versailles par Jacques Bailly (1675 – 1679)

2 commentaires sur “Versailles, 1663

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