D’Agnès à Jules

Le 03 Septembre 2018

Mon cher Jujules (ou comment débuter une lettre en prenant le risque de se faire taper !),

Aujourd’hui, je broie du noir. Cette rentrée a été… Atroce, avec un grand A, oui Monsieur ! Je déteste ce lycée. Tout est gris : les bâtiments, les casiers, les murs des salles de classe, et même les gens. Pour ne rien arranger, le ciel ne se découvre jamais de son éternel manteau nuageux. Moi qui adore le soleil et l’été, je suis bien lotie… j’ai déjà ressorti ma garde-robe d’hiver, gros pulls et chaussettes épaisses. J’ai même hésité à mettre un bonnet et une écharpe ce matin ! Quelle idée mes parents ont eu de quitter la côte d’Azur pour ce trou paumé en Normandie. La NORMANDIE, QUOI !

Bon, honnêtement, je ne pense pas que ce lycée soit si pourri… Les élèves semblent disciplinés, ce qui me change (agréablement ?) du bahut de Vitrolles. La bouffe n’est pas mauvaise, quoique je n’ai pas vraiment d’appétit ces temps-ci. Non, en fait, à bien y réfléchir, le lycée n’est OBJECTIVEMENT pas mal, mais à mes yeux, c’est vraiment le pire endroit du monde, parce que tu n’es pas là. C’est notre première rentrée sans être ensemble. A la pause, j’ai commencé à rire et à te décrire à voix haute le ridicule chapeau de Mme Pérenche, ma prof de littérature. Avant de me rendre compte que tu n’étais pas à côté de moi. Tout ce que j’ai récolté, ce sont des regards surpris, que dis-je, interloqués d’élèves passant devant moi, et qui se sont hâtés vers le self. Je n’aurais mis que quatre heures à m’auto-établir une réputation de foldingue !!! Je crois que je te bats à plate couture cette fois !

Dès que je suis arrivée, j’ai bien vu que tout le monde se connaissait à peu près. C’est officiel : je suis donc la nouvelle bizarre reléguée au fond de la classe. Et quelle classe ! A la répartition, je me suis dit que ça irait, mais plus je voyais la foule d’élèves fondre autour de moi sans que je sois appelée, plus la panique montait : et si en fait je n’étais pas inscrite ? Et s’ils avaient décidé de ne finalement pas m’intégrer dans ce lycée ? Que de question complètement dénuées de sens, mais que tu ne peux t’empêcher de te poser quand tu es mal à l’aise… Questions à propos desquelles tu te serais bien moqué de moi si tu avais été là ! Quelle idée aussi de porte un nom commençant par Y… Merci Papa.

Lorsque l’on m’a enfin appelée (oui, j’étais bien la dernière !!!), nous sommes montés dans une salle banale à pleurer, et tout le monde, en grand fayot, s’est précipité sur les premières tables. Si bien que je me retrouve avec bonheur à notre place favorite : au fond, près du chauffage et de la fenêtre ! Les concepteurs de salles de classe sont tous les mêmes apparemment, dans le sud comme dans le nord : ils n’ont toujours pas intégré que mettre un radiateur sous une fenêtre (qui ferme mal), ça chauffe davantage les ours polaires que les pauvres suppliciés que nous sommes ! Bref, toujours est-il qu’une fille s’est installée à côté de moi, l’air un peu mal à l’aise. Je tenterai de lui parler demain, mais aujourd’hui, je n’ai pas pu. Cette place, elle te revient de droit depuis qu’on est tout petits.

Comment est-ce qu’on va faire, pour affronter le monde séparément ? Je suis sûre qu’ici aussi, ils ont leurs petites bandes de macaques à gros-bras, et leurs meutes d’écervelées emplâtrées de fond de teint orange. Ceux-là même qu’on est censés éviter à deux. Notre team d’associables du bulbe me manque, et je n’aime pas larmoyer, mais c’était vraiment une très longue journée, sans tes blagues nulles et tes imitations à faire rire un éléphant. Mais bon, je me rassure en me disant que tu n’as pas à supporter ce gris souris démoralisant, et que là où tu es, tu n’es pas obligé de suivre ce programme de lecture absolument terrifiant, tant dénué d’originalité, que je vais devoir me coltiner ! Je me sens bien mieux en sachant que dans ma chambre m’attendent le monceau de bouquins que je t’ai emprunté mais jamais rendu (oui maintenant que je suis loin, je peux t’avouer que je me suis plusieurs fois servie allègrement, ô maître dévoreur de livres ! Mais je suis sûre que tu le savais… !).

Je ne sais pas quand tu pourras lire cette lettre, ni toutes celles qui ont précédé. J’ai appelé tes parents ce soir, ils m’ont dit qu’il n’y avait pas de changements… “état stationnaire”. Mais les médecins ont apparemment décidé de te donner un autre type de médicaments, plus efficace sur la régénération tissulaire. J’attends des nouvelles, mais ils m’ont dit qu’ils ne verraient pas les premiers résultats avant la fin de la semaine, voire la semaine prochaine… En attendant, tu n’es toujours pas réveillé. Putain de coma. Putain de moto. Je te jure que si je t’y reprends, à traverser la route sans regarder, tu vas passer un sale quart d’heure, mon petit Jules Kermer !!!

Plus sérieusement, je croise les doigts, toujours aussi fort, des mains, des pieds, et je pense sans cesse à toi. Pas au toi que j’ai laissé à l’hôpital, blanc comme un linge et branché de partout, qui fait “bip, bip” à intervalle régulier. Non, au vrai toi, au toi souriant, goguenard et insupportable que je me coltine depuis la maternelle ! Tu me manques chaque seconde depuis cent-treize jours. Je t’embrasse, Jujules !!!

Avec toutes les ondes positives du monde, Gnégnès

PS : Mais vraiment, son chapeau était horrible ! On aurait dit un furet orange et mort qui essayait de se faire la belle ! Crois-tu qu’il faille appeler l’Association-Des-Furets-En-Détresse ?! Je vais me renseigner à ce sujet !

PS2 : Oui, j’ai mis un peu de mon parfum à la madeleine, celui que tu détestes, sur l’enveloppe. Peut-être que ça te forcera à ouvrir les yeux, niguedouille…

 

 

Lettre écrite en m’inspirant de l’exercice 13 de Chloë, dont vous pouvez retrouver le blog ici : CPwriting.

2 commentaires sur “D’Agnès à Jules

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