Automne frissonne

Seule, au beau milieu de nulle part. J’étais seule. Je ne voyais pas à plus de 50 cm ; là s’arrêtait la portée lumineuse de l’écran de mon téléphone portable. Là commençaient les ténèbres de la route de campagne isolée sur laquelle je me trouvais. Je regrettais le confort de mon lit douillet, la lumière rassurante de ma lampe de chevet, le tic-tac apaisant de mon réveil et le léger ronflement de ma grand-mère qui s’était endormie devant la télévision. Il me semblait que cela faisait des heures que j’avais quitté cet environnement familier, alors qu’il s’était écoulé seulement… une demi-heure, d’après mon portable. Une demi-heure depuis que j’avais entendu ce bruit étrange, dehors, à mi-chemin entre hurlement terrifié et appel au secours. Vêtue d’un jean, d’un sweatshirt et de baskets, je m’étais aventurée dehors, mais rien. J’étais sortie du jardin pour aller voir sur la route, quant au loin, j’avais aperçue une silhouette noire, méconnaissable à cette distance. Et j’avais cru reconnaître…

A présent, j’étais sûre de m’être trompée : il ne m’aurait jamais laissé errer comme ça, perdue et effrayée. C’est ce que j’osais croire en tous cas. D’un côté, j’en étais soulagée. Après tout, il était parti comme ça, sans explications. Mais de l’autre, moi qui étais persuadée de ne plus avoir d’hallucinations, voilà que j’étais à nouveau confrontée à mes angoisses et à mes peines. Quoi qu’il en soit, en ce moment, j’avais d’autres préoccupations que mes vagues à l’âme : j’étais complètement perdue, et la nuit me semblait toujours plus sombre à chaque instant. Bien entendu, pas de réseau sur mon cellulaire. Si j’avais été facilement influençable, j’aurais pu penser que la scène que je vivais était digne d’un film d’horreur grouillant d’aliens. Malheureusement, ce que je vivais était bien réel, et mon angoisse augmentait inexorablement à chaque pas qui m’enfonçait un peu plus dans l’obscurité. J’avais bien essayé de revenir sur mes pas, mais dans la précipitation, je n’avais pas vraiment prêté attention à la direction que je prenais. Quoiqu’il en soit, je devais me trouver dans un rayon de quatre kilomètres autour de la maison. Quatre kilomètres où il n’y avait pas âme qui vive, quatre bornes de marécages puants et angoissants. De vagues odeurs de phosphore et de méthane me parvenaient, s’élevant du bourbier au delà du chemin que je semblais suivre.

Faisant fit des vagues souvenirs de survie que j’avais, je continuais d’avancer malgré tout, le pas vif. Je n’avais pas le choix : cela me permettait de ne pas mourir congelée, et d’éviter de penser à lui. Des panaches de buée se formaient devant ma bouche, et je sentais l’humidité ambiante se déposer sur ma peau, engourdissant mon nez, mes joues, mes doigts, que je ne sentais presque plus. L’automne était bien installé depuis plusieurs semaines, mais la température était digne d’un mois de février. Instinctivement, je serrais mes bras autour de moi pour essayer de me réchauffer, en vain.

Cette ombre que j’avais cru reconnaître, que j’avais tant espéré revoir un jour… Mes pensées s’égarèrent tant et si bien que je ne sentis que trop tard mon pied buter contre la racine : je trébuchais dessus et chutais violemment. Coincée, ma cheville émit un CRAC des plus lugubres, et la douleur explosa, remontant dans ma jambe, se logeant dans mon ventre pour filer à toute allure vers mon cerveau. Étendue par terre, haletante, j’avais vaguement conscience que mon corps se refroidissait rapidement contre le sol qui commençait à geler et que dans ma chute, des cailloux s’étaient douloureusement logés dans mes paumes de mains. Je me sentis sombrer, non sans qu’à travers le brouillard, je ne perçoive ce qui ressemblait à un martèlement se rapprochant de moi. Les vibrations causées par celui-ci résonnaient dans ma tête, et je finis par perdre connaissance.

Je ne sais pas si c’est la pluie diluvienne ou les sirènes de l’ambulance qui me réveillèrent, mais une chose est sûre : j’étais seule lorsque les secouristes me trouvèrent. Mon téléphone était totalement hors d’usage (j’étais évidemment tombée dans une flaque boueuse qui l’avaient complètement rendu hors d’usage). J’avais dans la bouche le goût métallique du sang, ce qui me donna la nausée ; j’avais dû me mordre la joue en tombant. Gelée, je grelottais, mais je ne savais plus si c’était de froid, de douleur ou de peur. L’hypothermie m’avait gagnée et sans les secours, je serais probablement morte. La couverture chauffante fut une bénédiction, mais ma cheville avait doublé de volume et se parait d’une couleur violacée peu engageante.

L’ambulance fila vers l’hôpital le plus proche, à plus trente minutes de là. J’essayais d’interroger l’ambulancier qui prenait mon pouls à intervalle régulier pour savoir qui les avait prévenus, mais ma question resta sans réponse. Arrivée à l’hôpital, on me fit une batterie d’examens. Mes parents ne tardèrent pas à arriver, en tenue de soirée car ils avaient précipitamment quitté le restaurant où ils fêtaient leurs vingt ans de mariage. Je maugréais en leur disant que ce n’était qu’une entorse, que j’avais eu envie de prendre l’air et que je m’étais bêtement égarée, mais ni eux, ni les ambulanciers ne semblaient convaincus. Après tout, on ne croit pas facilement une ado qui a déjà tenté par deux fois de se suicider.

 

Texte écrit pour répondre à Sensationnelles sensations de Chloë : je pense avoir répondu aux consignes de l’exercice, qui étaient de faire référence aux différents sens humains. Ainsi, on y retrouve, en gras et souligné les 5 sens communs (ouïe, goût, toucher, odorat, vue), et également deux autres sens, voire trois, qui sont la proprioception (perception de la position des membres du corps), l’équilibrioception (sens de l’équilibre) et la perception du temps.

Crédit photo : banque WordPress

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