Home sweet home

[Conseil avant de commencer votre lecture : allez lire l’article de Chloë : la nuit des mots-vivants, car ce texte y fait suite ! Aller, bisous et bonne lecture ! 🙂 ]

« Prenez place ». La voix me désigne le fauteuil face à elle. Sur un guéridon, une bougie vient de s’allumer sans explications… Tremblotante, je m’assoie lentement, estimant que je n’aurais jamais le temps de courir jusqu’à la porte, à l’autre bout de la pièce, pour m’enfuir… Clignant plusieurs fois des paupières pour essayer de faire taire ma terreur, je distinguais de quoi écrire : de multiples feuilles légèrement jaunies, à la texture de vieux parchemin, et un stylo à encre, splendide avec ses finitions que je devinais en or massif. Je m’en emparais, en ôtais le capuchon, et posait la plume sur le papier qui bue aussitôt l’encre de jais.

Je pris le temps de souffler et de relativiser : après tout, c’était une expérience que je ne risquais pas de vivre tous les jours… et une voix au fond de moi me souffla que je pouvais saisir cette chance de montrer enfin à quelqu’un ce que j’étais capable de faire avec les mots… N’osant regarder l’ombre dont je sentais le regard fixé sur ma nuque, je n’hésitais qu’une fraction de seconde avant de me mettre à écrire.

Marielle cogna dans un petit caillou devant elle, l’envoyant valdinguer sur plusieurs mètres. Elle avançait sur le chemin de campagne qui séparait le cœur du village, où l’autocar l’avait déposée, du hameau où son père cultivait la terre tandis que sa mère tenait des chambres d’hôte. La jeune femme d’une vingtaine d’années traînait derrière elle sa valise, qui lui semblait peser une tonne. Ses écouteurs vissés sur les oreilles, elle avançait lentement, “baillant aux corneilles” comme aurait dit sa mère. Depuis quelques jours, Marielle était sur un petit nuage : elle vivait l’idylle parfaite avec Alexandre, un étudiant calédonien en thèse dans sa faculté. Il avait animé quelques TP de physiologie végétale, qu’elle avait suivi en buvant ses paroles, elle qui ne jurait que par la microbiologie. Et à sa grande surprise (mais aussi à son plus grand ravissement), le jeune homme s’était rapidement intéressé à elle plus que de raison. Comme s’ils étaient attirés l’un vers l’autre. Deux véritables aimants. Sans cesse, ses pas le ramenait vers la paillasse de Marielle, et sans qu’elle s’en rendre compte, elle s’orientait de façon à toujours avoir le bel Adonis dans son champ de vision. Sa meilleure amie l’avait chambrée avant de se rendre compte que ce n’était pas qu’un simple flirt. Elle l’avait alors encouragée à faire le premier pas, mais nul besoin d’en arriver là puisqu’après quelques heures à jouer au chat et à la souris, Alexandre l’avait retenue à la fin d’une de ses interventions pour l’inviter à prendre un café. Café qui s’était très vite transformé en dîner, puis en petit-déjeuner. Bien que cinq ans les sépara, Marielle et Alexandre se sentaient en parfaite osmose : n’importe quel sujet pouvait ouvrir un débat passionné et sans fin, chaque rencontre était l’occasion de soulever de nouvelles questions, et chaque étreinte leur apprenait davantage l’un sur l’autre. En somme, ils se complétaient parfaitement ! Ces vacances d’été étaient leur première séparation. Bien que légèrement triste de ne pas le revoir avant deux longs mois, Marielle n’avait pas ressentie de déchirement intense, sûre de retrouver intacte la bulle qu’ils avaient construit avec leur amour.

Revoir sa famille et la campagne de son enfance, abandonnée pour une vie parisienne d’étudiante, lui tardait. A la descente du bus, elle vit que son père ne l’attendait pas comme convenu avec la voiture, mais ne s’en irrita pas. Le connaissant, il avait complètement oublié, et s’était attelé à quelques tâches urgentes du hameau, qui ne manquaient pas. Un mal pour un bien : elle pouvait ainsi délasser ses jambes malmenées et endolories par une longue journée de voyage en transports en commun, et leur faire la surprise en débarquant à la maison sans crier gare ! Souriant à l’avance de leurs retrouvailles, elle hâta le pas, distinguant au loin les contours de la ferme. Sa valise elle-même lui semblait plus légère.

Le soleil s’enfonçait peu à peu, et ne tarderait pas à disparaître derrière les collines ; ce qu’il fit au moment où elle poussait la grande barrière en fer qui bordait le terrain. D’habitude, Kali, le golden retriever qu’ils avaient adopté dix ans plus tôt, se précipitait pour lui faire la fête, mais là, aucune boule de poil ne déboula à ses pieds. Fronçant les sourcils, Marielle se dirigea vers la porte d’entrée, qui n’était pas fermée. Elle était même en mauvais état, le bois épais, abîmé comme si des coups de hache avaient essayé de l’entamer. Le cœur battant la chamade, Marielle poussa la porte. Aucun son, aucune lumière. En pénétrant dans le couloir, Marielle appela un à un les membres de sa famille, d’une voix chevrotante qu’elle essaya sans grand succès de raffermir : « Maman ? Papa ? François ? ». Seul le silence lui répondit. “Kali ?”. A droite, la cuisine était sans dessus-dessous. Les tiroirs étaient ouverts, leur contenu répandu à terre. L’eau gouttait dans l’évier. Marielle s’approcha pour fermer le robinet, écrasant des morceaux de plâtres tombés des murs. Ils crissèrent sous ses semelles comme du sable. En s’approchant de la fenêtre, elle découvrit des traces sombres qui maculaient les meubles un peu partout. L’étau qui lui serrait la poitrine se fit de plus en plus oppressant, l’empêchant de respirer. Elle ne voulait pas aller plus loin, craignant de découvrir l’impensable horreur. Un cambriolage qui aurait mal tourné ? Un fou furieux échappé d’un asile ? Une querelle de voisinage qui serait allée trop loin ? Méthodiquement, Marielle rejeta un à un les scénarios que son esprit lui imposait. Les dégâts étaient trop importants pour qu’une seule, ou même pour que deux ou trois personnes aient fait ces dégâts. Elle sortit son téléphone portable de sa poche, et s’empressa d’appuyer sur le raccourci qui lui permettait de joindre directement son père. Elle entendit les premières notes de la cinquième symphonie de Beethoven retentir à l’étage.

Elle se précipita vers les escaliers. L’obscurité se faisait de plus en plus grande. Heureusement qu’elle connaissait chaque recoin comme sa poche, et même une année passée loin n’avait pas effacé ses réflexes : sauter la troisième marche qui grinçait, éviter les coins intérieurs de la septième et de la neuvième marche qui couinaient. Étrange comme l’esprit peut fonctionner en mode automatique pour se protéger. Car à l’étage, avant même de pousser la porte de la chambre de ses parents, Marielle savait ce qui l’attendait. Elle ne voulait pas voir, mais son corps ne réagissait pas à son cerveau, et continuait d’avancer, comme dénuée de toute volonté. Arrivée devant, elle fit un arrêt, la main sur la poignée. Un filet de sueur glacée coula entre ses omoplates. En tremblant, elle pénétra dans ce qui avait été un havre de paix, mais qui ne serait dès lors pour elle, plus que synonyme d’horreur et d’ignominie.

Marielle tomba à genoux à l’entrée de la chambre, dans une mare de sang coagulé. Elle ne sentait pas les larmes couler le long de ses joues, ni les sanglots agiter ses épaules tandis que s’imprimait sur sa rétine l’image de ses parents étendus l’un à côté de l’autre. Tels des pantins désarticulés, leurs membres formaient des angles improbables, tandis que leurs visages exprimaient une terreur sans nom. Leurs bouches étaient encore ouvertes, comme dans un hurlement infini. Leurs organes s’étaient échappés de leurs abdomens largement ouverts, où les tissus avaient commencé à se nécroser, et où les mouches avaient élu domicile. Le sang avait giclé sur les murs, les fenêtres, le plafond. Plus tard, Marielle se souviendrait s’être fait la réflexion qu’il était impossible que les corps de ses parents puissent contenir une telle quantité d’hémoglobine. L’odeur nauséabonde de la mort assaillait ses narines et lui piquait la gorge, mais elle ne pouvait se relever, terrassée par le chagrin. Incapable de s’approcher plus près, elle ne sut combien de temps elle resta là, suffoquant. Quelques minutes, plusieurs heures, toujours est-il que la nuit était entièrement là lorsqu’elle recouvra assez d’esprit pour s’arracher à ce tableau macabre. Se relevant avec difficulté, elle esquissa le signe de la croix avant de sortir, et referma doucement la porte derrière elle, comme pour ne pas les réveiller.

Elle se dirigea à tâtons vers sa chambre, quand un bruit étouffé lui parvint, semblant provenir du toit. Morte de peur, Marielle se figea lorsque soudain, une lueur lui parvint du plafond. Une trappe s’entrouvrit, laissant apparaître le visage décomposé de son petit frère, éclairé d’un bout de chandelle. Des larmes de soulagement s’arrachèrent des yeux de la jeune fille, qui pensait pourtant avoir épuisé toutes ses réserves lacrymales dans la chambre parentale. Lui faisant signe d’être silencieuse, François fit doucement descendre l’échelle, qui se posa aux pieds de sa sœur. Prestement, Marielle grimpa pour retrouver ce qu’il lui restait de famille, avec l’aisance que confère une longue habitude : le haut grenier, d’ailleurs plus combles que grenier, avait accueilli leurs jeux d’enfants, ainsi que ses premiers chagrins, comme lorsque Dorine se moquait méchamment d’elle à l’école primaire. Des chagrins que sa mère avait eu tôt fait d’étouffer, à grands renforts de lait chaud au miel et de câlins. Serrant les dents à ce souvenir, Marielle serra son petit frère dans ses bras, longtemps, et très fort. Puis, sans parler, ils remontèrent de concert l’échelle, et refermèrent la trappe sur le monde extérieur.

« François, que s’est-il passé ? Depuis combien de temps es-tu… Comment sont-ils… ?

— Marielle, moins fort, souffla François tout bas, d’une voix rauque. Tu risques de les attirer à nouveau.

— Les attirer ? chuchota-t-elle. De qui parles-tu ? Que s’est-il passé ? répéta Marielle

— Je… je crois que… » commença-t-il avant de fondre en larme dans les bras de sa sœur.

Longtemps, ils restèrent blottis l’un contre l’autre, partagés entre la joie profonde de se retrouver, le chagrin de se rendre compte qu’ils étaient maintenant seuls au monde, et la terreur de ce qui avait provoqué ça. A travers les sanglots de son frère, Marielle saisit à peu près le contexte.

La veille au soir, après le dîner, son père était sorti chercher le chien, qui n’était pas rentré, comme à l’accoutumée, pour sa ration de croquettes. Lui qui d’habitude obéissait à son estomac encore mieux qu’une pendule… Il avait entendu un gémissement canin derrière la grange, vers laquelle il s’était dirigé pour découvrir Kali couché, en sang, et deux créatures humanoïdes penchées sur lui, en train de lui dévorer les entrailles. La pauvre bête était encore consciente, et regardait son maître avec des yeux plein de douleur, qui ne tardèrent à se voiler pour devenir vitreux. Immobiles. Hélas, les deux créatures avaient senti le nouveau venu. Immondes, elles ressemblaient à des hommes, mais totalement décharnés. Des lambeaux de chair pendaient ici et là, sans les gêner ni leur faire mal. Leurs yeux noirs étaient enfoncés dans leurs orbites. Des crocs d’animaux sortaient de leur bouche, encore maculés du sang du pauvre chien. Plus grandes qu’un homme adulte, les deux créatures exhalaient une odeur terrible de chair en décomposition et de souffre en ébullition. Grognant, elles détournèrent leur attention de leur festin, et se dirigèrent avec agilité vers l’agriculteur. Pris d’horreur, celui-ci s’enfuit, les monstres sur ses talons. L’un d’eux parvint à le toucher, lui lacérant cuir et chemise sur toute la longueur de son dos. Rentrant en catimini dans la maison, il en verrouilla tous les accès avant de s’effondrer de douleur dans la cuisine. Sa femme et son fils se précipitèrent. La voix hachée, il leur raconta ce qu’il venait de voir, quand des coups impressionnants ébranlèrent la porte, fort heureusement bien épaisse. Après quelques secondes, les coups retentirent à nouveau, incessants, jusqu’à ce que le bois se mette à gémir, puis à craquer. Sans perdre une seconde, ils retournèrent les tiroirs à la recherche des couteaux les plus pointus, et de tout ce qui pourrait leur servir d’armes. Ses parents ordonnèrent à François de s’enfermer dans le grenier, inaccessible car situé à plus de trois mètres cinquante du sol du premier étage. Malgré ses récriminations et ses supplications, ils furent intransigeants. Une fois le jeune homme à l’abri, du moins l’espéraient-ils, l’homme et sa femme s’enfermèrent dans leur chambre, et s’étreignirent longuement, pour la dernière fois. Ni l’un ni l’autre n’eut le temps d’appeler les secours, car un fraction de seconde plus tard, ils entendirent des pas lourds et menaçants faire grincer les escaliers… La suite ne nécessite pas de description. Après leur massacre, les deux créatures avaient attendu que le jour pointe pour s’enfuir de la maison, laissant derrière eux les reliefs de leur nuit sanglante. François n’avait pas osé sortir de toute la journée, de peur que les zombies (car telle était bien la nature des engeances de l’enfer qui avaient fait basculé la vie de ces jeunes gens) ne reviennent. Il avait prié pour que Marielle ne tombe pas sur ces monstres, ou mieux : que son retour à la maison soit finalement, miraculeusement, annulé. En vain.

« Il faut qu’on prévienne les autorités !” chuchota Marielle à l’oreille de son frère.

Tâtonnant près de sa taille, ses doigts ne rencontrèrent que le fond vide de ses poches de jeans. Paniquant, elle réalisa qu’elle avait dû laisser son téléphone dans la cuisine après avoir fait sonner celui de son père. Expliquant la situation à François, elle voulut rouvrir la trappe pour aller le chercher, mais avant même de l’atteindre, tous deux s’immobilisèrent. Ils avaient distinctement entendu des grognements s’élever du rez-de-chaussée de la vieille bâtisse. Blêmes, frère et sœur se dévisagèrent avant de souffler la chandelle, priant le Ciel de les laisser en vie, invisibles aux yeux des zombies.

Je m’interrompis soudain, mon propre récit me donnant des frissons. J’en avais oublié où je me trouvais, et jusqu’à l’ombre dans son fauteuil. Celle-ci se pencha en avant : je le devinais au grincement du cuir du fauteuil, cependant qu’elle restait assez éloignée de la source de lumière pour que je ne puisse en deviner ses traits.

“Hum, fit la voix. Intéressant…”. Et soudain, un souffle glacé parcourut la pièce, éteignant la bougie sur le bureau. Je me trouvais aveugle, à la merci de la silhouette inquiétante que je devinait se rapprochant de moi…

5 commentaires sur “Home sweet home

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  1. Les longues heures passées le nez et l’esprit dans les livres de ton enfance et encore très récemment ton adolescence ont fait jaillir en toi la belle personne que tu es devenu et l’écrivain qui sommeille en toi
    Je crois en toi.Je t’aime

    Aimé par 1 personne

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