Seules

Le vent ne rencontrait que des portes closes. Les sirènes sonnaient sans discontinuer depuis plusieurs heures, lancinantes. A dix kilomètres à la ronde, tous les êtres humains s’étaient terrés chez eux, barricadés derrières leurs murs de béton. Dehors, l’ambiance était apocalyptique. Les nuages tournaient dans un ciel sombre comme la nuit, alors qu’il était presque midi. Les commerçants avaient fermé leurs grilles et éteint leurs enseignes, qui grinçaient lugubrement dans le silence du soir prématuré. En hâte, même les grilles du parc zoologique avaient mal été fermées et nul ne s’était aventuré dehors pour rattraper les animaux sauvages, qui en avaient profité pour s’enfuir.

Mia avait regardé passer devant sa fenêtre ce spectacle pour le moins étonnant. Du haut de ses cinq ans, les yeux écarquillés, elle avait regardé Ulysse, le vieil éléphant qui faisait la fierté du parc, bifurquer devant sa maison. Depuis la fenêtre, elle l’avait vu écraser comme de vulgaires brindilles les quelques jouets qui traînaient dans le jardin, avant de s’éloigner d’un pas lourd vers les habitations voisines.

“Maman” cria Mia. Presque aussitôt, une jeune femme aux cheveux d’or bouclés déboula dans la chambre de la petite fille.

“ Chut, Mia, moins fort ! chuchota sa mère en la prenant dans ses bras pour l’éloigner de la fenêtre.

— Mais maman, mes jouets….”

La petite fille souffla du bout des lèvres ce qu’elle venait de voir, la voix tremblante de larmes contenues. Sa mère la consola en la berçant contre son cœur. Des éclairs commençaient à jaillir des nuages menaçants qui se rapprochaient du sol. Soudain, le courant sauta, et un énorme roulement de tonnerre fit trembler la maison toute entière.

Toutes deux se précipitèrent dans les escaliers pour rejoindre la porte du sous-sol, dans lequel elles se réfugièrent. Violaine avait tout prévu : quelques bougies allumées sur une étagère éclairaient la cave d’une lueur mouvante. Des provisions étaient rangées, alignées sur une caisse retournée, et une grande quantité de coussins et de couvertures étaient entassées dans un coin, nid douillet dans lequel la petite fille se lova aussitôt. Regardant le plafond avec angoisse, elle fourra son pouce dans sa bouche et serra contre elle l’ourson en peluche qui se trouvait là.

Durant plusieurs heures, elles jouèrent aux aventurières perdues sur une île déserte, matérialisée par les couvertures. Violaine lui lu des livres pleins d’images colorées et elles fredonnèrent même à voix basse les chansons préférées de la fillette, celles qui passaient à la radio le matin. Elles emplirent leurs estomacs de tartelettes à la myrtille que la jeune maman avait préparées la veille. Finalement, si ce n’est les fréquents coups d’oeil jetés au plafond par Violaine, elles s’étaient vraiment amusées. C’est les paupières lourdes de sommeil et un sourire candide aux lèvres que Mia s’endormit, disparaissant presque dans la montagne de coussins qui l’abritaient. Presque aussitôt, toute jovialité disparut du visage de Violaine, remplacée par un terreur sans nom. Veiller sur leur fille, voilà ce que Tim lui avait dit avant de la laisser seule ce matin. Sans s’en rendre compte, elle tripotait son alliance et sa bague de fiançailles, qui formaient comme un seul anneau. D’un geste lent, elle tournait les bijoux autour de son annulaire, priant un Dieu en lequel elle ne croyait pas de les protéger de la calamité à venir.

Combien de temps passa-t-elle ainsi, à guetter le moindre bruit ? Elle avait oublié de prendre la pendule de la cuisine, aussi ne sut-elle jamais depuis quand elle s’était assoupie lorsque des craquements la réveillèrent en sursaut. Toujours est-il que les bougies s’étaient éteintes, et qu’elles se trouvaient dans l’obscurité la plus complète. Le vent mugissait au dessus d’elles : les ouvertures avaient dû céder. Immobile, elle s’assura que Mia dormait toujours. La respiration profonde de sa fille la rasséréna un peu : au moins, elle dormait d’un sommeil de plomb. Mais avant qu’elle n’ait pu s’extraire de sa couverture pour aller rallumer les mèches, un retentissant BOUM heurta ses tympans, et la porte de la cave s’ouvrit à la volée, révélant une lumière rougeâtre dans laquelle se détachait une silhouette dont elle ne pouvait distinguer les traits à contre-jour.

La dernière chose qu’elle vit avant de sombrer dans l’inconscience, c’est la pluie de particules de ciment qui se détachait du plafond pour venir s’accrocher dans ses cheveux, comme de la neige. De la neige grise.

 

Texte écrit pour répondre à l’exercice 19 de Chloë – blog CP Writing

Contrainte : mots imposés (en gras dans le texte)

Tableau de Emile Munier –

2 commentaires sur “Seules

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