Mal de mer

Mal de mer est un texte écrit lors du live d’écriture de ce jour, organisé par Elodie Lauret. Et je dois dire que si au début je trouvais ne pas être trop inspirée par le thème du jour (la maladie), je me suis plutôt amusée à faire une longue description, un peu glauque certes, en instaurant un certain rythme zoom/dézoom sur mon texte.


« Le temps était à l’orage. Le village côtier était plongé dans une semi-pénombre crépusculaire alors qu’il était presque midi. Le vent soufflait sans discontinuer, faisant grincer les volets des maisons. Les eaux sombres et déchainées venaient lécher les pavés du port. Les bateaux amarrés au port tanguaient dangereusement, et les voiles claquaient sous les assauts des bourrasques. Les mouettes s’étaient réfugiées dans la falaise qui tombait dans l’océan.

Comme pour faire écho au chaos qui régnait à l’extérieur, une petite maison un peu à l’écart des autres se dressait, silencieuse, au pied de la falaise. La mort l’avait prise pour cible, rôdant alentours, attendant le bon moment pour pénétrer à l’intérieur. Au rez-de-chaussée, une femme toute vêtue de noir tentait en vain de rallumer le feu dans la cheminée humide. A l’étage, un jeune adolescent était assis sur le seuil de la porte de la chambre parentale, la tête appuyée contre le mur. Il ne pleurait plus, mais gardait la tête baissée, comme pour mieux accueillir la grande faucheuse qui se faisait attendre. De l’autre côté de la porte, dans le grand lit aux draps trempés de sueur, une masse presque immobile était étendue. Seul un léger mouvement, rapide et irrégulier, prouvait que l’homme qui attendait la mort était toujours en vie.

Brisé était certainement le mot qui décrivait le mieux Artis. Depuis plusieurs jours, le pauvre pêcheur était incapable de mettre ne serait-ce qu’un pied par terre. Littéralement cloué au lit, le quadragénaire avait de plus en plus de mal à garder connaissance. Le mal qui le rongeait depuis des années avait finit par rattraper son corps malmené par des années en haute mer, à braver marées et tempêtes. Le regard fiévreux, le visage rougit, il délirait chaque jour de plus en plus. Ses cheveux autrefois bruns et fournis avaient été remplacés par de fines mèches éparses, ternes et grisâtres. Ses os saillaient sous sa peau tendue et déshydratée, et ses yeux roulaient souvent dans leurs orbites, signe avant-coureur d’évanouissements dont il avait de plus en plus de mal à revenir. Le médecin appelé par son fils, Jori, n’avait pu lui donner qu’un flacon d’opiacés pour endormir son esprit et faire taire la douleur. Ou du moins essayer. La grosseur qui enflait le cou de Artis avait pris une proportion ahurissante, et le brave docteur s’était révélé impuissant à la ponctionner. Il ne put finalement que recommander sous couvert du murmure de faire venir au plus vite l’abbé pour lui octroyer l’extrême onction.

Au-delà de son corps déformé par la maladie, l’esprit de Artis lui aussi semblait rongé par le cancer, à tel point que Jori doutait que les hallucinations dont son père était victime n’étaient dues qu’à la fièvre. Il était persuadé que la boule empoisonnait le sang de son père. Il s’imaginait la maladie comme d’horribles bestioles qui éclosaient dans son cou, comme des araignées, avant de se répandre vers le reste de l’intérieur de son corps. Hélas, s’il était assez proche de la vérité, il se maudissait de ne pas avoir insister pour que son père voit le médecin plus tôt.

A présent, le jeune homme était impuissant face aux délires de Artis, qu’il avait du mal à reconnaître tant son teint cireux et sa maigreur étaient éloignés de l’homme qu’il était à peine un mois plus tôt. Aussi, lorsque son père, dans son dernier accès de vigueur, les avaient chassés de la chambre, sa mère et lui, Jori n’avait pu se résoudre à lui désobéir. Cela valait peut-être mieux. Après tout, il était certainement préférable qu’il garde de son père le souvenir du bel homme volontaire qui s’en allait parfois plusieurs semaines sur son navire pour revenir en héros, nourrissant le village durant des jours entiers avec les fruits de son labeur. A ce souvenir, deux larmes roulèrent sur les joues de Jori.

Le jeune homme attendait l’abbé, qui mettait à son goût beaucoup trop de temps à arriver, mais surement avait-il été retardé par la tempête qui sévissait au dehors. Il entendait sa pauvre mère s’agiter en bas, mais il n’avait pas le courage de descendre lui proposer son aide ; car il devrait alors affronter ce regard douloureux et éperdu de chagrin qui habitaient les yeux de la pauvre et très prochaine future veuve. Lorsqu’enfin, l’abbé arriva, il était plus que temps. Le pauvre Artis n’émettait que de très faibles râles, et son pouls s’était considérablement ralenti. Le père Blaise psalmodia les prières du dernier sacrement, et bénit le front perlant avec de l’eau bénite. Invisible, la mort se décida enfin. Dédaignant la porte close, elle se faufila sans hâte par l’étroite fenêtre du premier étage, ignora l’abbé, Jori et sa mère qui entourait le malade dont l’excroissance palpitait, pompant les soubresauts de désespoir que son pauvre cœur parvenait encore à produire. Lentement, Artis ouvrit les yeux, les posa sur son fils qui lui saisit la main, et la serra plus fort qu’il ne l’avait fait depuis des semaines. Puis la mort l’embrassa tendrement, et un instant plus tard, le cœur de Artis s’arrêta, et sa vie avec lui.

Le père Blaise fit le signe de la croix, ferma les paupières du mort, et recouvrit sa tête avec le drap. Artis n’était plus, et c’était maintenant à son fils d’assurer la sauvegarde de sa famille et de son nom. Dans un coin de la pièce, la mort repue sourit, avant de s’en aller silencieusement par là où elle était venue.

Dehors, la tempête se calma, presque d’un coup. Les nuages commencèrent à s’éparpiller dans le ciel. Le soleil fit timidement son apparition, attirant les mouettes à l’extérieur de leur refuge. Sur le port, les pavés glissants seraient dans quelques instants battus par les pas des villageois, heureux de pouvoir respirer l’air frais du large, sains et saufs. Les ménagères, suspicieuses, inspecteraient l’état de leurs volets, avant de s’estimer satisfaites du bon travail du charpentier. Les matelots s’affaireraient bientôt pour réparer les dégâts matériels infligés à leurs bâtiments, ce qui se résumerait à dénouer quelques cordes emmêlées et à nettoyer les pontons envahis par les algues. Les enfants ne tarderaient pas à sortir s’amuser sur le port, ici jouant à chat, là s’échangeant des coquillages. Ce soir, la cloche de l’église sonnerait pour Artis le pêcheur, mais pour l’heure, la vie était à l’honneur, laissant à la veuve et à son orphelin le soin de pleurer leur cher disparu. »


Peinture à l’huile de Serge DOCEUL « Quiberon en tempête »

2 commentaires sur “Mal de mer

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